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QUÉBEC

« Splendeur » et (petite) misère du projet indépendantiste

Lors des dernières élections générales qui ont eu lieu en avril 2003, le Parti québécois a finalement réussi à sauver sa peau. Alors que six mois plus tôt, tous les sondages et les commentateurs lui prédisaient une défaite cuisante (c'était l'époque où l'Action démocratique montait en flèche et où on croyait que Mario Dumont deviendrait Premier ministre !), le PQ s'est finalement classé bon deuxième avec 33 % des suffrages exprimés et 45 éluEs.

Comme on a pu le voir dans le fameux documentaire du cinéaste péquiste Jean-Claude Labrecque intitulé À hauteur d'homme et tourné pendant la campagne électorale, les stratèges du PQ ont même cru à un moment donné qu'il allait l'emporter. Ce ne fut pas le cas, mais son résultat allait être assez fort pour que Pauline Marois puisse prétendre que le PQ allait brasser pas mal de merde dans l'opposition.

Une des conséquences de ce résultat fut d'inciter Bernard Landry à rester en poste plus longtemps que prévu. Alors que tout laissait croire qu'il allait abandonner la vie politique (après tout, le chef péquiste aura 70 ans lors du prochain scrutin), Landry a finalement décidé de rester - du moins pour l'instant. De fait, il doit annoncer sa décision finale en septembre, à savoir s'il compte rester ou non jusqu'aux prochaines élections.

Bien sûr, cela n'a pas ralenti les ardeurs des uns et des autres qui postulent à sa succession : Pauline Marois, François Legault et André Boisclair affûtent leurs armes et continuent à renforcer leurs camps respectifs au sein du parti. Landry lui-même, dans la mesure où il pourrait rester, consolide le sien lui aussi : l'ancien Premier ministre a d'ailleurs obtenu des appuis inattendus à sa gauche, notamment de la part de L'aut'journal et de son rédacteur en chef Pierre Dubuc, qui ont décidé comme on le sait de joindre les rangs du PQ et de former un groupe - appelé Syndicalistes et progressistes pour un Québec libre (SPQ-Libre) - qui fera campagne pour celui qui est maintenant devenu leur « grand timonier ». [1]

Le fait que le PQ ait réussi à sauver les meubles, et surtout l'incompétence crasse des Libéraux de Jean Charest - qui ont pris le pouvoir un peu par défaut et ont très rapidement dilapidé, en quelques semaines à peine, le faible capital de sympathie dont ils pouvaient se réclamer au lendemain de l'élection - rend plausible l'hypothèse que le PQ reprenne le pouvoir dès 2007. Bien sûr, on n'en est pas là, et bien des choses peuvent se produire entre-temps. Mais c'est suffisant, d'une part pour attirer les opportunistes de toutes espèces dans les rangs de ce parti ; d'autre part pour relancer le débat sur la réalisation de ce qui constitue toujours l'article premier de son programme, savoir la proclamation d'un État souverain.

Mais comment le PQ peut-il encore justifier ce projet ? Surtout, à quoi servirait-t-il dans le cadre du développement actuel du capitalisme au Québec ? Historiquement, le projet indépendantiste est né en réaction à l'oppression vécue par le peuple québécois ; rapidement, il s'est avéré surtout le projet d'émancipation de la bourgeoisie nationale francophone. La montée du mouvement nationaliste, qui s'est traduite par la prise du pouvoir du PQ en 1976 - un pouvoir qu'il a occupé pendant 18 des 27 années qui ont suivi ; la tenue de trois référendums successifs, par lesquels les Québécoises et Québécois ont pu décider librement de leur avenir (dont deux portaient précisément sur le projet de souveraineté) ; la transformation et la modernisation des institutions politiques québécoises : tout ça a fait que l'État québécois s'est considérablement renforcé et s'est avéré un parfait instrument de promotion de la bourgeoisie nationale francophone et de son intégration à l'impérialisme canadien.

L'État canadien dans son ensemble a été contraint de se transformer et de prendre en compte l'existence de ce nouveau joueur, qui n'est plus un partenaire junior mais qui fait désormais partie des grandes ligues au sein du capitalisme canadien : ainsi, a-t-on vu des Québécois francophones s'investir massivement dans l'appareil d'État fédéral ; celui-ci a dû consentir à certains transferts de pouvoirs, notamment en matière d'immigration, et reconnaître la légitimité des mesures de protection linguistique adoptée par le gouvernement provincial.

Dans ce contexte, le projet indépendantiste reste surtout un outil de cohésion sociale exceptionnel, fort utile à l'obtention et au maintien de la paix sociale.

Des objectifs atteints, pour l'essentiel

Dans un cahier de discussion récemment rendu public, le coprésident du « Chantier de modernisation » du PQ portant sur Le Pays, Maka Kotto, écrivait : « Dans la mesure où l'on considère sincèrement que le Québec est une nation, celle-ci, comme n'importe quelle autre, ne saurait subsister sans "son projet". » [2] Et quel est-il donc, ce « projet » ? Kotto le résume en disant qu'il s'agit d'« accroître les chances d'émancipation du Québec et [d']entretenir avec lui un dialogue permanent ». Mais alors, un tel projet peut très bien « subsister », voire se réaliser en bonne partie, dans le cadre politique actuel.

Depuis 20, 30 ou 40 ans (disons, depuis ce qu'on a appelé la « révolution tranquille »), le Québec a-t-il accru ses chances d'émancipation, ou celles-ci se sont-elles atrophiées, au point où la création d'un État indépendant s'imposerait d'elle-même ? À l'évidence, « le Québec » (dans le sens englobant où les nationalistes le définissent) n'a jamais cessé de progresser : cela, le PQ et ses partisans sont bien forcés de le constater.

La démarche actuellement entreprise par le Parti québécois, dans le cadre de ce que Bernard Landry a qualifié de « saison des idées », vise officiellement à répondre à cette question : « Comment persuader un nombre accru de Québécoises et de Québécois d'appuyer la souveraineté du Québec ? » [3] Pour y arriver, le PQ doit montrer d'une part que le Québec est capable, et d'autre part que nous y sommes presque. Ainsi, il ne s'agirait plus, selon Landry, que de « parachever » un pays déjà quasi existant [4].

Sauf qu'en situant le débat sur ce terrain (ce dont ils n'ont pas nécessairement le choix, au demeurant), le PQ et ses supporters se trouvent à scier la branche sur laquelle ils sont assis. Si le Québec est capable, en effet ; s'il a atteint un niveau de développement politique, économique, social et culturel tel qu'il soit envisageable de concevoir la création d'un État national séparé qui soit à la fois viable et bien intégré dans le « concert des nations » (lire, dans le système impérialiste mondial) sans que cela bouleverse tout le système, cela veut dire aussi que le projet indépendantiste est d'autant moins nécessaire et pertinent, dans la mesure où l'essentiel des objectifs qu'il poursuit est désormais atteint.

Cette contradiction inhérente au projet péquiste traverse actuellement tout le discours indépendantiste. On la retrouve tant dans les documents de réflexion du PQ que dans ceux du Conseil de la souveraineté - cet organisme « indépendant » (sic) que le PQ a mis sur pied et qui est dirigé par l'ancien président de la CSN, Gérald Larose. (Il semble que les grandes organisations nationalistes sont devenues le lieu d'atterrissage privilégié des hauts dirigeants syndicaux, une fois leurs mandats terminés : c'est ainsi qu'outre Larose, on retrouve Monique Richard, ex-présidente de la CSQ, et Marc Laviolette, ex-président de la CSN [et ex-maoïste !], au PQ ; ainsi que Pierre Paquette, ex-secrétaire général de la CSN [et ex-trotskiste !] au Bloc québécois : une planque n'attend pas l'autre.)

Le Conseil de la souveraineté constate ainsi que « les institutions nationales [que les Québécois et les Québécoises] se sont ingéniés à mettre en place au fil des ans, les politiques économiques et sociales qu'ils ont collectivement mises en œuvre et qui font l'envie de plusieurs ont en même temps procuré à notre peuple une formidable avancée sur la voie d'une plus grande autonomie et d'une prise en main de sa propre destinée ». [5] L'organisme va même plus loin en écrivant que « le Québec possède déjà tous les atouts d'un pays », et de citer : un vaste et riche territoire, une population hautement scolarisée et une économie « moderne et compétitive ». Un succès fantastique, semble-t-il, dans le cadre d'un régime qui empêche pourtant, nous dit-on, son libre développement...

Sur le plan politique, le PQ lui-même est forcé d'admettre que le Québec jouit désormais pleinement du droit à l'autodétermination : « En 1998, la Cour suprême du Canada a validé la démarche d'accession à la souveraineté proposée par le gouvernement du Québec lors du référendum de 1995. Le gouvernement fédéral et le reste du Canada se sont vu imposer l'obligation de négocier avec le gouvernement du Québec au lendemain d'un vote référendaire favorable à la souveraineté. Les Québécoises et les Québécois sont maîtres de leur avenir. » [6]

Dans une intéressante série d'articles qu'il a publiés depuis qu'il s'est joint au Centre de recherches sur les politiques et le développement social de l'Université de Montréal, l'ex-conseiller politique de Lucien Bouchard et de Jacques Parizeau, Jean-François Lisée (un autre ancien mao...), a lui aussi montré que la situation du Québec s'est radicalement transformée au cours des 25 dernières années, notamment en matière économique. Lisée souligne que les 20 % de Québécois et Québécoises les plus pauvres ont désormais un pouvoir d'achat légèrement supérieur à celui des Ontariens et Ontariennes de même catégorie. L'ex-journaliste en conclut que « dans les faits, sur ce plan, le Québec a complété son rattrapage avec l'Ontario » [7].

Quant aux 20 % de Québécoises et Québécois les plus riches, l'auteur admet qu'ils se sont enrichis plus lentement (+20 %) que les Ontariens (+28 %) depuis 20 ans ; mais il remarque qu'ils ont vu leurs revenus augmenter bien davantage que les « riches Albertains » (+10 %), ce qui, selon lui, constitue « un véritable exploit ».

Fait intéressant, qu'il faut aussi souligner (et que Lisée n'aborde que timidement dans son article), c'est qu'en même temps que le Québec, pris dans sa totalité, amorçait un rattrapage significatif vis-à-vis l'Ontario et par rapport à la moyenne canadienne, les inégalités de revenus entre les Québécois eux-mêmes, de leur côté, n'ont jamais cessé de se creuser. Ainsi, tandis que les 20 % les plus pauvres voyaient leurs revenus augmenter de 2 039 $ en moyenne entre 1980 et 2001 (en dollars constants de 2001), les revenus des 20 % les plus riches ont bondi de 9 312 $ au cours de la même période. Une période de 21 ans, faut-il le préciser, lors de laquelle le PQ a exercé le pouvoir pendant... 12 ans.

L'article de Jean-François Lisée, auquel nous faisons ici référence, visait à répondre à un texte de l'économiste Robert Gagné publié le 23 février dernier dans La Presse. Ce texte visait à démontrer 1) que « relativement parlant, le Québec continue de s'appauvrir lentement mais sûrement » et que 2) les inégalités de revenus ne sont pas moins prononcées au Québec qu'ailleurs. Il est hautement significatif que Lisée ait réussi à contredire très facilement le premier argument de Gagné tandis qu'il a été contraint de lui donner raison quant au deuxième (« M. Gagné a raison de noter que l'indice de mesure Gini [qui indique le niveau d'inégalité dans une société] donne sur 21 ans des résultats relativement proches entre le Québec et l'Ontario »). Sur ce plan, il n'y a pas eu de rattrapage du tout : le Québec reste une société hautement inégalitaire et on voit mal, en soi, en quoi l'indépendance y changerait quoique ce soit.

Ainsi donc, si le Québec a pu réaliser tout ça, malgré son statut de « dépendance » (« que l'on pense à la loi 101, à la loi sur le financement des partis, à la protection du territoire agricole, à la loi anti-scab, à l'assurance automobile, à la Loi sur l'équité salariale, à la Loi sur les services essentiels, à la création des centres locaux de développement, au virage vers l'économie du savoir, à l'équilibre budgétaire retrouvé, à la création du Fonds de solidarité, à la Paix des Braves et j'en passe », écrit Bernard Landry), en quoi la souveraineté du Québec pourrait-elle avoir quelque utilité supplémentaire ?

Certes, le PQ peut prétendre que nous y sommes presque et qu'une indépendance tranquille et toute en douceur est effectivement envisageable. La bourgeoisie québécoise est désormais une classe pleinement émancipée et bien en contrôle de la situation : elle pourrait assumer assez sereinement un tel changement de régime politique, sans que ça entraîne une crise majeure ni quelque risque que ce soit en terme de pouvoir politique (encore faudrait-il que ce soit pertinent).

Dès lors, on ne peut plus considérer d'aucune façon ce projet comme un facteur révolutionnaire potentiel, comme l'ont historiquement conçu les trotskistes et les partisans du courant « indépendance et socialisme », et comme le présente encore aujourd'hui Pierre Dubuc.

Mais alors, si le Québec possède déjà « tous les atouts d'un pays » ; si les Québécoises et les Québécois sont « maîtres de leur avenir » ; si la bourgeoisie québécoise francophone, qui est le pôle dominant de la nation québécoise, est aujourd'hui intégrée du côté des plus forts dans le système impérialiste mondial : que reste-t-il donc pour justifier le projet d'indépendance ? Les Maka Kotto, Raoul Duguay, Éric Lapointe et autres distingués membres de la « colonie artistique » québécoise qui gravitent autour du PQ ont toujours quelque formule imagée (ou disons plutôt alambiquée dans le cas de Lapointe...) à proposer pour maintenir la ferveur des troupes : aussi Kotto parle-t-il de faire du Québec rien de moins qu'un « nouveau modèle de civilisation » [8]... On peut comprendre que cela puisse sonner comme de la douce musique aux oreilles de Bernard Landry ; mais s'agit-il là d'un objectif défendable - et d'un argument crédible - dans la vie politique réelle ?

Le PQ mène actuellement le débat sur le « renouvellement » de son projet fondateur avec à l'horizon la possibilité de reprendre le pouvoir en 2007, ce qui pourrait donner lieu à la tenue d'un troisième référendum sur la souveraineté. Les principaux aspirants à la succession de Bernard Landry, et le chef péquiste lui-même, supputent le moment où le grand événement pourrait avoir lieu : dans les 100 jours suivant l'élection du PQ ? Dans les six mois ? Avant la fin d'un premier mandat ? Sauf que d'ici là, bien des choses peuvent se produire.

Ainsi, la campagne électorale fédérale qui débute au moment où ces lignes sont écrites laisse entrevoir la possibilité, quoiqu'elle demeure encore plutôt faible, d'une élection d'un gouvernement conservateur minoritaire, auquel le Bloc québécois pourrait choisir de s'allier. Chose certaine, cette perspective, pour surprenante qu'elle puisse paraître à première vue, a été évoquée avec un certain enthousiasme, pour ne pas dire un enthousiasme certain, par son chef Gilles Duceppe et surtout son leader parlementaire Michel Gauthier - comme quoi il n'en faudrait peut-être pas beaucoup pour refaire le coup du « beau risque » sur lequel René Lévesque avait choisi de parier après l'élection du gouvernement Mulroney en 1984.

Nous n'en sommes pas là, certes, mais ce qui est sûr, c'est que l'indépendance n'est pas à la veille de nous tomber dessus comme un fruit mûr, sur lequel il ne suffirait plus que de souffler un peu...

L'union nationale, un « avantage comparatif »

Si le projet indépendantiste ne répond plus, ou presque, à quelque impératif que ce soit pour la bourgeoisie nationale, et si on ne peut plus l'appuyer plus sur des bases objectives réelles parmi la population francophone québécoise (qui pourra encore être amenée, parfois, à combattre des séquelles de l'oppression nationale historique dont elle a été victime mais qui ne fait plus face à une discrimination systémique comme auparavant), il conserve néanmoins une utilité certaine comme outil de contrôle idéologique.

Essentiellement, ce projet ne sert plus aujourd'hui à autre chose que d'assurer et de favoriser « la cohésion des différentes composantes de notre population », comme l'écrit encore Maka Kotto. En termes clairs, le projet indépendantiste a pour effet de souder toutes les classes, de masquer les intérêts divergents ; il sert à faire en sorte que tous et toutes - et les travailleurs et travailleuses d'abord et avant tout - acceptent de mettre la main à la pâte, d'en faire toujours un peu plus, tout ça dans le but de favoriser « la réussite du Québec » (M. Kotto). Car celle-ci, on le sait, « passe par une volonté infatigable de vivre ensemble en pleine harmonie ».

On comprend dès lors que l'essentiel des critiques qui ont été faites par le PQ (et par les dirigeantes et dirigeants des grands appareils syndicaux qui le soutiennent) à l'endroit du gouvernement de Jean Charest, ont porté sur le fait que ce dernier était en train de briser la paix sociale et de remettre en question le modèle québécois : par « modèle québécois », on n'entend pas tellement l'existence d'un État qui agisse de manière vigoureuse au service du développement de la bourgeoisie nationale (un objectif que partagent et poursuivent les Libéraux avec une volonté certes aussi forte que le PQ), mais bien le modèle de concertation et de tripartisme que les sommets économiques du PQ (comme celui qui a conduit à l'adoption de l'objectif du « déficit zéro » en 1996) ont si bien incarné.

Cela, Bernard Landry l'explique sans détour en disant que ce qui différencie essentiellement le PQ des Libéraux actuellement, c'est surtout son approche « ouverte et modérée, [...] fondée sur le consensus plutôt que la confrontation ». Car pour le reste, c'est bonnet blanc, blanc bonnet : ainsi, Landry propose-t-il que le PQ « s'inspire du courant de renouveau qui anime les partis progressistes, notamment en Europe [pour] repenser le rôle de l'État et réexaminer les moyens permettant d'offrir des services publics de qualité ». Landry fait ici explicitement référence à son idole, Tony Blair. Et le gouvernement Blair, justement, n'agit pas tellement différemment des Tories qui étaient là avant lui : participation à la guerre impérialiste, privatisations sous la forme des fameux « partenariats public-privé », augmentation des frais de scolarité dans les universités, chasse aux immigrantes et immigrants « illégaux », etc. Nul doute que Bernard Landry, s'il avait été réélu, aurait appliqué des politiques semblables à celles que le gouvernement Charest a mises en branle depuis un an : comme il le dit lui-même, c'est l'approche qui aurait été différente.

La création toute récente du groupe SPQ-Libre, que nous avons évoquée plus haut, participe elle aussi de cet objectif d'union nationale et de « rassemblement » pluri-classiste. Les syndicalistes, comme Luc Desnoyers et Michel Parent (du Syndicat des cols bleus de la Ville de Montréal) ; les ex-syndicalistes qui occupaient encore jusqu'à tout récemment des postes importants au sein du mouvement syndical, comme Monique Richard et Marc Laviolette ; les ex-« marxistes-léninistes » (voire même un « grand marxiste-léniniste » actuel mais qui n'ose plus s'afficher ainsi), comme Pierre Dubuc : tous ces gens, qui ont formé SPQ-Libre et qui ont pris - ou repris - leur carte de membre du PQ, concourent à la réalisation de cet objectif de « fusion » et de dissolution des classes que poursuit le PQ.

Laisser faire ou combattre ?

Le projet indépendantiste n'est plus un projet d'émancipation pour les travailleurs et les travailleuses, qui constituent la majorité de la nation québécoise. En fait, il ne l'a jamais été, puisqu'il n'a jamais été envisagé autrement que dans le cadre du développement, du renforcement et de la promotion d'un capitalisme national. Il répondait, certes, à une situation réelle vécue par la classe ouvrière francophone. Mais aujourd'hui, ce projet n'a plus de sens. Il ne s'agit plus que d'un discours idéologique, un ensemble d'idées et de pratiques qui visent à nous embrigader pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres. Il est aussi étranger aux intérêts du prolétariat que l'est le pep talk du matin chez Wal-Mart, ou que le sont les discours protectionnistes qu'on entend dans nos milieux de travail : c'est le « allez, tous ensemble, on va les écraser, nos concurrents ! » qui a remplacé le traditionnel « on va les avoir, les Angla's ! ».

Certains pourraient être tentés de laisser aller les choses en se disant qu'après, une fois que ce sera « réglé », ça ne pourra pas être pire (de fait, ce sera encore le capitalisme, ni plus ni moins) et qu'on pourra enfin « passer aux choses sérieuses », i.e. à la lutte contre la bourgeoisie. Mais le problème, c'est que comme classe, entre-temps, on se sera affaibli, idéologiquement et organisationnellement. La conscience que nous formons une classe distincte aux intérêts opposés à ceux de la bourgeoisie, qui est déjà si faible, aura encore diminué, au profit de la conscience nationale, qui repose sur l'idée que nous partageons tous des intérêts communs comme Québécoises et Québécois qui sont supérieurs aux intérêts particuliers qui nous divisent.

Et rien n'indique que ça s'arrêtera là : en fait, toutes les raisons seront bonnes pour jouer à nouveau la carte de l'union nationale. On nous dira qu'il faut se serrer les coudes, dans le cadre des négociations avec Ottawa sur le partage des biens, des services et de la dette ; pour que le Québec se distingue dans le cadre de la mondialisation ; pour nous défendre face à tous ceux qui voudront nous « faire reculer », nous « rapetisser », et ainsi de suite. C'est ce que Linda Goupil, ex-ministre du gouvernement Landry, voulait dire lorsqu'elle a écrit, en y mettant quelque forme, que « la souveraineté politique du Québec confirmera notre solidarité nationale et stimulera le désir de tous les acteurs socioéconomiques d'agir ensemble pour construire un pays à la hauteur de nos aspirations et de nos ambitions » [9].

Au cours des années 70, le mouvement marxiste-léniniste, qui avait correctement rompu avec la perspective indépendantiste, a parfois critiqué le projet péquiste en invoquant son caractère « diviseur » - en référence au fait qu'il avait pour effet d'introduire des éléments de désunion au sein du prolétariat québécois, de même qu'entre les prolétaires du Québec et ceux et celles du reste du Canada.

De fait, on se souvient tous et toutes d'un moment, dans notre vie, où le débat politique entre « séparatistes et fédéralistes » a donné lieu à des chicanes dans nos familles ou nos milieux de travail... Mais cet argument demeurait extrêmement superficiel. Au Québec en particulier, et comme la bourgeoisie le reconnaît pleinement (c'est d'ailleurs une des principales raisons, sinon la plus importante, pour laquelle elle ne le rejettera plus jamais du revers de la main), le projet indépendantiste s'est au contraire avéré un puissant facteur d'unification, et non de division - le projet collectif ayant pris le dessus sur le projet de classe.

Mais comme travailleurs et travailleuses, nous ne devons pas chercher à atteindre une plus grande harmonie avec notre ennemi. Et nous ne devons aucunement craindre la « division » et l'accentuation de la fracture entre exploiteurs et exploitéEs, dussent-ils parler la même langue et partager une « culture commune » (n'avons-nous pas été près de 3 millions, riches et pauvres, à écouter tous ensemble Star Académie 2 ?). Bien au contraire, cette division, nous devons la souhaiter, et tout mettre en œuvre pour l'affirmer.

La conscience nationale fait partie de l'idéologie dominante au Québec, et elle est largement partagée par la majorité : demandez à n'importe quel travailleur ou travailleuse francophone de définir son identité, la plupart vont répondront qu'ils sont Québécois ou Québécoises ; bien peu, en fait, vous diront dans un premier temps « Je suis Canadien ».

Mais combien de travailleurs et de travailleuses, par contre, ou plus largement de prolétaires, se définissent comme tels, par leur appartenance de classe ? Pour beaucoup d'entre nous, nous sommes d'abord des « associés », des « partenaires », voire même des « entrepreneurs » (lorsque nous sommes travailleurs « autonomes ») ; souvent, nous nous définissons comme « citoyens », parfois comme « salariés » (ce qui est déjà un peu mieux) : mais rarement, on se définira d'abord et avant tout par notre condition de travailleur ou de travailleuse, de subordonné dans les rapports sociaux qui fondent la société dans laquelle nous vivons.

Dès lors, il devrait être évident pour tout militant ou toute militante vouéE à l'émancipation du prolétariat et des masses exploitées au Québec, que notre toute première tâche doit être de faire naître, de développer et de raffermir, dans toutes les circonstances, cette conscience de classe, et uniquement cette conscience de classe qui nous fait tant défaut ; et qu'en corollaire, toute tentative ou volonté de développer encore plus la conscience nationale ne constitue qu'un obstacle supplémentaire à l'émergence de la première.

Voilà pourquoi le PCR(co) affirme, dans son programme, en ce qui concerne la question nationale québécoise, que « l'objectif général des communistes de partout au Canada demeure avant tout de détacher le prolétariat du "programme national" de la bourgeoisie ». Il s'agit là d'une nécessité urgente, autant au Québec que dans le reste du pays.

Eric Smith



1) Voir l'article publié dans Arsenal #2, mars 2004, intitulé « Le directeur de L'aut'journal se dévoile ».

2) Cahier de consultation du Parti québécois sur Le Pays, p. 1.

3) Op. cit., p. 5.

4) LANDRY, Bernard, La saison des idées, 17/10/2003, www.partiquebecois.org.

5) Conseil de la souveraineté du Québec, La souveraineté, c'est quoi?.

6) Le Bulletin du Parti québécois, hiver 2003, p. 5.

7) LISÉE, Jean-François, Richesse comparée des Québécois : Pourquoi dire que ça descend, quand ça monte ?.

8) KOTTO, op. cit.

9) Le Bulletin du Parti québécois, op. cit., p. 21.

(paru dans la revue Arsenal n° 3)

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