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Le Parti vert du Canada : capitaliste à 100%

Lors des dernières élections fédérales, le Parti vert du Canada a remporté un certain succès en obtenant plus de 580 737 votes, ce qui correspond à 4,3% des suffrages exprimés. Malgré l'absence de son leader du débat des chefs (dont il a été écarté), et en dépit du fait que la majorité de ses candidates et candidats ne se présentaient que pour la forme, cette formation a réussi à se démarquer des autres tiers partis (« communistes », adeptes de la marijuana et autres « marxistes-léninistes »), qui se présentent dans l'espoir de profiter de leurs deux minutes de gloire (le temps d'antenne gratuit qui leur est alloué à la télé), mais n'obtiennent en bout de ligne que quelques centaines de voix. En comparaison, il y a quatre ans, le Parti vert n'avait gagné que 104 402 votes, soit 0,8% de l'ensemble des votes valides. C'est dire que cette fois-ci, ses responsables ont eu quelque raison de se réjouir.

Ce résultat, toutefois, ne lui aura pas permis de faire élire unE seul députéE, étant donné la distorsion causée par le régime électoral dit uninominal à un tour, encore en vigueur au Canada. Néanmoins, le Parti vert n'a pas tout perdu et il sera fortement récompensé pour avoir réussi à accéder au cercle restreint des partis à qui la bourgeoisie reconnaît une certaine crédibilité (et qui sont désormais au nombre de cinq).

En effet, les nouvelles règles de financement des partis politiques reconnus sur la scène fédérale, adoptées par le gouvernement Chrétien juste avant son départ et calquées sur celles que le PQ a mises en place au Québec sous le premier gouvernement Lévesque, vont permettre au Parti vert de recevoir de l'État la coquette somme de 4 065 712 $ au cours des quatre prochaines années. Ces règles prévoient que tout parti dûment enregistré qui franchit la barre du 2% de l'ensemble des suffrages exprimés lors d'un scrutin général obtient un financement de l'État proportionnel à ses résultats. [1]

Officiellement, ces règles visent à prévenir ce qu'on appelait autrefois le « financement occulte » des partis politiques et à réduire leur dépendance envers les grandes entreprises. Auparavant, celles-ci pouvaient financer les partis politiques de leur choix (souvent, elles en finançaient d'ailleurs plus d'un en même temps) sans aucune limite, et parfois même sans avoir à le déclarer publiquement (c'était le cas au Québec jusqu'en 1977). Dorénavant, la loi fixe un plafond, et les contributions des personnes physiques (au Québec) et/ou morales (à Ottawa) doivent figurer dans un rapport public, au-delà d'un certain montant.

Le résultat net de ces nouvelles règles, c'est que les grands partis bourgeois, qui autrefois devaient aller chercher leur financement directement chez leurs commanditaires (les capitalistes), reçoivent désormais un financement plus stable et généralement plus élevé, de la part de l'État. Cela n'en fait pas moins des partis bourgeois, à la différence que maintenant, c'est nous qui les finançons, à même nos impôts!

C'est d'ailleurs la mise en œuvre de ces nouvelles règles, au fédéral, qui a amené le Parti vert à présenter des candidates et candidats dans les 325 circonscriptions, à travers tout le pays, quitte à devoir présenter, dans bien des cas, de simples potiches qui n'ont même pas fait campagne. L'idée était que dans ces circonscriptions, leurs résultats, si minimes soient-ils, les aideraient à franchir la barre magique du 2%. C'est le pari qu'a remporté le Parti vert, et grâce auquel il est devenu millionnaire.

Cela dit, il est permis de considérer que cette généreuse subvention constitue, pour le Parti vert, une sorte de récompense pour services rendus. En effet, la participation des Verts aux élections contribue, dans une mesure vraisemblablement bien plus grande que toutes les campagnes publicitaires du Directeur général des élections, à faire en sorte qu'un certain nombre de gens, qui autrement s'abstiendraient, continuent à se pointer dans les bureaux de scrutin.

Les électeurs et électrices qui votent pour les Verts sont souvent des gens qui sont déçus des principaux partis bourgeois, voire qui manifestent de fortes dispositions à rejeter les effets les plus dévastateurs du système capitaliste actuel. Ces personnes se montrent prêtes, dans une certaine mesure, à « gaspiller leur vote », en votant pour un parti qui n'a aucune chance de prendre le pouvoir (quoique cette fois-ci, le Parti vert a habilement fait campagne en répétant qu'un vote pour lui n'était absolument pas « perdu » puisqu'il allait justement lui permettre d'obtenir un financement de l'État).

Mais en participant aux élections et en prétendant pouvoir ainsi « changer les choses » (comme tant d'autres l'ont fait avant lui), le Parti vert contribue à réhabiliter et à renforcer un système et des mécanismes qui sont en fait les premiers responsables du désastre écologique qu'il dit pourtant vouloir combattre.

De fait, le Parti vert du Canada est très conscient de son rôle de soupape de sûreté pour le capitalisme. Il l'assume d'ailleurs noir sur blanc, dans sa plate-forme : « Plusieurs d'entre nous sommes devenus cyniques face à la politique. Comme si rien ne pouvait changer. Comme si les gouvernements étaient tous pareils, qu'aucun d'entre eux ne serait jamais digne de ce nom. Le Parti vert comprend cette attitude et a également eu son lot de frustrations. Mais le cynisme et la frustration n'ont jamais rien résolu. » (L'avenir, c'est maintenant, Plate-forme électorale 2004 du Parti vert du Canada, p. 7)

Ce que le Parti vert appelle le cynisme et la frustration, c'est en fait une formidable base, d'autant plus qu'elle se développe à grande vitesse, à partir de laquelle les gens qui en sont « atteints » peuvent enfin envisager un autre type d'action, une action vraiment significative qui permettrait de changer le cours des choses. Le Parti vert, au contraire, se propose de refréner cette tendance positive en ramenant ses supporters à l'intérieur du même système qui nous a conduit dans la situation catastrophique actuelle.

« Ni de gauche, ni de droite », mais issu du Parti conservateur!

Comme tout le courant de l'écologie politique dont il est issu (et bien qu'il faille admettre qu'il est beaucoup moins contestataire et beaucoup plus « rangé » que certains des partis verts européens dont il se réclame), le Parti vert du Canada se présente comme n'étant ni de gauche, ni de droite : « Au Parti vert, écrit son chef, la question n'est pas de savoir si nous sommes plutôt de gauche ou de droite, mais de passer à l'action. » (p. 2)

Comme courant, l'écologie politique prétend s'attaquer aux effets du développement du capitalisme à l'étape actuelle (la crise de l'environnement, l'immense gaspillage des forces productives, la destruction des écosystèmes, etc.) sans s'attaquer aux causes (les rapports de production capitalistes fondés sur l'appropriation privée de la richesse), comme si on pouvait régler les premiers en laissant les deuxièmes intactes. [2]

En fait, les organisations comme le Parti vert postulent que le désastre écologique actuel, parce qu'il remet en cause l'avenir même de l'humanité, constitue un danger pour les capitalistes eux-mêmes et que ceux-ci, par conséquent, peuvent être « convaincus », si on les sensibilise correctement, de modifier leurs pratiques pour qu'elles soient moins destructrices. Il en va, croit-il, de leur propre intérêt : « Si nous ne pouvons plus respirer, est-ce que cela importera encore que le parti au pouvoir soit de droite ou de gauche? », demande son chef (p. 3).

Sauf que les décisions que prennent les capitalistes et leurs gouvernements, ne relèvent pas tant d'une question de choix, mais de nécessité, du fait même des exigences des rapports de production capitalistes qui prédominent à l'échelle de toute la planète. De penser qu'on puisse s'y soustraire, sans les combattre ou les remettre en question, témoigne d'une vision totalement idéaliste, qui ne peut être que contre-productive, du point de vue même des objectifs poursuivis par l'écologie politique.

Nul besoin, donc, pour les Verts, de faire une analyse des classes et de distinguer laquelle (ou lesquelles) est responsable de la situation actuelle, et surtout laquelle (ou lesquelles) porte en elle la possibilité de la changer. Pour eux, tout le monde est responsable des problèmes écologiques, sans plus de nuances, et tous ont intérêt à faire quelque chose pour les régler.

Dans sa plate-forme électorale, le Parti vert se vantait de ce que ses candidates et candidats provenaient « de tous les horizons » : « Ils sont fermiers, étudiants, professeurs, fonctionnaires, entrepreneurs, syndicalistes, banquiers, militants et médecins. » « Cessons de nous disputer!, ajoutait-il, [et] faisons en sorte que nos enfants deviennent des adultes forts et sains, bien préparés pour l'avenir [...] que nous passions plus de temps avec nos familles, à faire de la bicyclette dans la nature, [voire même que] les relations de travail ne soient plus fondées sur la confrontation » (p. 4 et ss.). Bref, les Verts nous promettent l'harmonie totale, non seulement avec la nature, mais aussi entre les classes - cela, toujours dans le cadre du système capitaliste (c'est là une autre mouture, encore plus absolutiste, de la paix sociale chère aux capitalistes).

Voici quelques exemples, en vrac, parmi les engagements les plus édifiants qu'on retrouve dans la plate-forme électorale 2004 du Parti vert, et qui témoignent de son orientation pro-capitaliste :

  • modifier la réglementation sur le travail pour qu'elle reflète la réalité du XXIe siècle (Jean Charest, sors de ce corps!);
  • accorder un allègement fiscal aux entreprises certifiées ISO 9000 et ISO 14000 (alors qu'en même temps, le Parti vert propose d'alourdir celui des particuliers, en augmentant certaines taxes à la consommation, comme les taxes sur l'essence et le diesel);
  • réduire le taux d'imposition sur les gains en capital et sur les investissements, pour taxer en contrepartie la pollution, les déchets et l'inefficacité;
  • équilibrer le budget et la dette nationale;
  • favoriser par des mesures incitatives l'actionnariat des employés et leur participation à la gestion de l'entreprise (tout cela, parmi une série d'autres mesures de la même espèce).

Tout bien considéré, le Parti vert a bien raison de récuser l'étiquette « de gauche », que certains persistent à lui accoler... Loin d'être de gauche, il est plutôt farouchement anti-ouvrier et anti-populaire, et ardent partisan de l'ordre bourgeois dominant.

Il suffit, pour s'en convaincre, de voir qui est ce drôle d'individu qu'il a choisi, en 2003, pour le diriger, au terme d'une course à la chefferie où il a obtenu le soutien de 81% des membres du Parti. Jim Harris raconte ainsi comment il en est venu à prendre les commandes du Parti vert : « Au début des années 1980, scandalisé par l'accroissement du déficit sous le gouvernement libéral, je suis devenu Conservateur. L'intérêt de la dette engloutissait à l'époque une part importante des recettes du pays. Cela ne pouvait pas "durer". Puis en 1984, j'ai réalisé qu'il disparaissait une espèce vivante à toutes les heures de la surface de la terre [...]. Mes préoccupations fiscales sont vite devenues des convictions environnementales. » (Plate-forme électorale, op. cit, p. 2)

Ce que Harris a « réalisé » en fait, c'est qu'il y avait là une belle opportunité, pour lui, d'élargir et de faire fructifier sa carrière de « consultant spécialiste du leadership et du changement » pour les grandes compagnies en mal de psycho pop, qui souhaitent se doter d'une nouvelle « culture d'entreprise ». Le site Web du Parti vert le décrit en effet comme « un des auteurs les plus prisés d'Amérique du Nord sur le sujet » [3], qui « dirige des sessions de planification stratégique avec des équipes de décideurs portant sur les sujets de l'heure : le leadership, le changement, la gestion des relations-clients, le cyberapprentissage, l'innovation et la création d'organisations intelligentes » (méchants « sujets de l'heure », on en conviendra!).

Parmi les clients (les « victimes », devrait-on dire?) de Jim Harris, le Parti vert mentionne fièrement la Barclays Bank, Columbia Tristar Pictures, la firme Deloitte & Touche, MasterCard, NEC, Novartis et la financière Zurich, parmi d'autres. Ou bien le Harris en question est un des hommes-clés de la grande bourgeoisie canadienne, ou bien il s'agit d'un imposteur de la pire espèce, ce qui n'est guère mieux.

Le fait même que cet ex-partisan du gouvernement Mulroney, qui défendait d'ailleurs « le principe de la fiscalité responsable » comme un des trois éléments fondamentaux de son programme lors des dernières élections, se soit retrouvé à la tête du Parti vert en dit long sur la vraie nature de ce parti.

Souhaitons que ces quelques lignes auront permis de semer quelques doutes dans la tête de ceux et celles qui croient encore qu'il s'agit là d'une alternative potentiellement intéressante, ou à tout le moins inoffensive...

Eric Smith



1) Selon le barème qui a été établi, le Parti libéral du Canada recevra quant à lui pas moins de 34 657 749 $; le Parti conservateur, 27 962 774 $; le Nouveau parti démocratique, 14 815 752 $; et le Bloc québécois, 11 705 288 $ (ce qui n'est quand même pas si mal, pour un parti voué à la dislocation du pays!).

2) Pour une critique maoïste de l'écologie politique, lire : « Le capitalisme et la crise de l'environnement » (résolution du 4e congrès du groupe Action socialiste), dans Socialisme Maintenant! n° 4, printemps 1998.

3) Un de ses best-sellers, vendu semble-t-il à plus de 50 000 exemplaires, s'intitule The 100 Best Companies to Work for in Canada...

(paru dans la revue Arsenal n° 4)

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