UN DÉBAT SUR L'ART ET LA RÉVOLUTION
La mort aux lèvres II
Le texte suivant (intitulé La mort aux lèvres II) nous a été soumis par un camarade du Collectif d'agitation culturelle et politique (CACP). Il a été écrit dans le cadre d'un débat qui a eu lieu dans les pages de la revue Chimère, publiée au Cégep de Sherbrooke.
L'auteur y défend ce qu'il appelle la nécessité révolutionnaire dans l'art. Il y fait un plaidoyer contre le conservatisme dans l'art (et le réformisme qui le produit) et en faveur de la nouveauté, dans le cadre d'une révolution sociale et culturelle.
Selon lui, l'art révolutionnaire doit être envisagé à la fois d'un point de vue esthétique et social. Le camarade ramène ainsi le débat sur le rapport entre la forme et le fond dans le travail culturel, mais néglige de se prononcer quant à savoir lequel des deux constitue le facteur décisif. Pour lui, l'art révolutionnaire se caractérise par « sa supériorité esthétique ». Partant de là, il écarte très rapidement le courant du réalisme socialiste, qui s'est développé notamment en URSS et en Chine révolutionnaires, qu'il qualifie d'« aussi avant-gardiste que la peinture à numéro »!
Si nous admettons qu'une production culturelle dont la forme se confine au traditionalisme ou au « conservatisme » peut, dans une certaine mesure, témoigner d'une faiblesse idéologique, nous croyons néanmoins que c'est le fond, et non la forme, qui est l'élément déterminant pour en évaluer la valeur. Une œuvre artistique ou littéraire « révolutionnaire » quant à la forme mais dont le contenu reflète une position et des valeurs réactionnaires (ça existe) ne sera jamais une œuvre révolutionnaire; tandis que l'inverse est bel et bien possible.
À notre avis, en mettant l'accent sur les questions de forme (d'esthétique) plutôt que les questions de fond, le camarade sous-estime la position de classe qu'une œuvre artistique exprime, ainsi que son utilité réelle dans la lutte des classes (son efficacité, à ce titre, pouvant être plus ou moins grande selon la forme adoptée), qui sont deux critères tout-à-fait fondamentaux pour en juger.
Il peut être assez aisé pour des intellectuelLEs qui interviennent dans les milieux culturels dans les pays riches de mépriser les œuvres artistiques qui ont été produites dans les conditions de la révolution et d'une lutte de classes intense comme ce fut le cas en URSS et en Chine, parce qu'elles peuvent sembler « simplistes », selon les critères esthétiques en vogue. Sauf qu'il faudrait quand même tenir compte du contexte dans lequel elles ont été produites et de leur signification dans le cadre de la lutte des classes réelle.
La bourgeoisie triomphante (la nouvelle, qui a triomphé en Chine, comme l'ancienne qui domine encore les grands pays impérialistes) aime à ridiculiser la Révolution culturelle qui a eu lieu en Chine dans les années 60, en s'attardant uniquement sur quelques images fortes (les millions de Gardes rouges agitant le petit livre des Citations du président Mao) et sur les « excès » qu'elle a suscités à différents niveaux. Mais elle se garde bien de faire état des initiatives exceptionnelles que la gauche révolutionnaire avait alors prises pour véritablement révolutionnariser les rapports sociaux traditionnels.
Des millions d'œuvres artistiques, littéralement, ont alors été produites, en quelques années à peine, par autant de prolétaires, de paysannes et de paysans, qui jusque là avaient tout simplement été excluEs de telle activité. Ces personnes ont pu s'emparer du travail culturel, non seulement comme spectatrices, mais surtout comme actrices. Elles ont pu utiliser la culture (et la « pratiquer ») comme facteur d'émancipation personnelle et collective et surtout comme moyen de faire avancer le combat contre ceux qui voulaient les maintenir comme pôle dominé dans les rapports sociaux. Qu'une partie de cette production absolument titanesque ait reflété des formes qui peuvent nous sembler « grossières » à certains égards, ne change rien à son caractère profondément révolutionnaire, surtout quand on la situe dans le cadre du mouvement dans lequel elle s'est développée.
Nous adhérons quant à nous au point de vue de Mao, qui s'exprimait ainsi dans le cadre des Interventions aux causeries sur la littérature et l'art à Yenan, qu'il a faites en 1942 : « Il est impossible de mettre le signe égal entre la politique et l'art, de même qu'entre une conception générale du monde et les méthodes de la création et de la critique artistiques. Nous nions l'existence non seulement d'un critère politique abstrait et immuable, mais aussi d'un critère artistique abstrait et immuable; chaque classe, dans chaque société de classes, possède son critère propre, aussi bien politique qu'artistique. Néanmoins, n'importe quelle classe, dans n'importe quelle société de classes, met le critère politique à la première place et le critère artistique à la seconde. » Il n'existe pas, selon nous, une chose telle qu'une « esthétique révolutionnaire pure », indépendamment de toute considération politique.
Nous invitons nos lectrices et lecteurs à poursuivre le débat sur ces questions et à nous faire part de leurs commentaires!
La rédaction
La première version de ce texte fut écrite en réponse au manifeste substantialiste paru dans la revue Chimère du Collège de Sherbrooke en avril 2003. Le substantialisme est un courant marginal et petit-bourgeois, qui s'inscrit en ligne directe avec le postmodernisme; soit une poésie profondément intimiste, teintée d'une contestation sociale réformiste tiède. Rien d'original en somme. J'ai donc écrit ce texte, qui est le fruit définitif d'une polémique qui dura un an entre les deux groupes. La mort aux lèvres fut publié dans Chimère en avril 2004. J'ai décidé d'en faire une deuxième version, qui précise les points de vue du texte précédent, et qui élargit ses horizons en attaquant l'art en général, plutôt que de viser l'idéologie de quelques individus.
« Vos pinceaux et vos plumes, qui devraient être des armes, sont des brins de paille vides. Sortez de chez vous, même si ce n'est pas facile, forcez votre barrage individuel, laissez-vous emporter par les idées des ouvriers et surtout soutenez-les dans leur lutte contre cette société pourrie. »
George Grosz
Peintre dadaïste, Allemagne 1920
L'Art et la Révolution
Le point le plus vaste et le plus compliqué à bien définir, ne reste pas moins le plus important de toute base théorique minimale pour lancer un nouveau courant artistique, c'est-à-dire la nécessité révolutionnaire dans l'art. L'ambiance actuelle doit être dépassée, car le postmodernisme et le réformisme sont des merdes qui bloquent la voie à la nouveauté. Le postmodernisme est simple à clarifier, il ne veut strictement rien dire. Il signifie littéralement, être après le moderne. Une autre mélasse idéologique du système marchand. De plus, Guy Debord [1] détourne la thèse célèbre de Marx, en disant que les artistes n'ont fait qu'interpréter les passions, qu'il faut maintenant en trouver de nouvelles. Trouver de nouvelles passions signifie refuser en bloc le passé et créer un avenir sans tâche d'archaïsme; à cet égard la mission artistique du postmodernisme est caduque. Le réformisme, quant à lui, est plus ambigu, mais tout aussi vide de sens que l'autre. La social-démocratie occidentale, malgré sa bonne foi originelle, s'est fait totalement récupérer par l'ordre capitaliste. En acceptant les règles du jeu bourgeois, les partis sociaux-démocrates ont amélioré les conditions de vie des travailleurs à court terme, mais n'ont tout de même pas changé fondamentalement la situation.
Le capitaliste est un être lâche, il vendrait sa mère pour ne pas perdre son statut, l'exemple des industriels allemands dans les années trente face au gouvernement nazi, est éloquent à ce sujet, mais son conservatisme l'emporte avant tout. Il abhorre l'instabilité, et il est prêt à payer le prix qu'il faut pour s'en débarrasser. C'est alors que malgré une amélioration de façade, le prolétaire vend toujours sa force de travail, et ne maîtrise toujours pas sa vie; même si plusieurs partis de gauche ont pris le pouvoir, les fondations restent les mêmes. Il faut donc aller plus loin que le réformisme, qui ne dépose qu'un léger baume pour une hémorragie grave. Le réformisme n'a fait que démontrer son incapacité flagrante à s'émanciper du Capital. Le capital, lui-même, est maintenant dépassé, et incapable de satisfaire les besoins de tous, malgré l'extrême performance de ses moyens de production. Une révolution sociale et culturelle est donc nécessaire. Les artistes d'aujourd'hui négligent la conception révolutionnaire dans l'art - l'art révolutionnaire d'un point de vue esthétique, et d'un point de vue social. L'artiste prend le champ de l'imagination, le révolutionnaire celui de la raison. Ils ont les deux le même but, forger la sensibilité nouvelle.
L'art ne peut être valable sans une dynamique contestataire. L'art a été et doit être un mouvement de remise en question des valeurs ambiantes, un lieu de foisonnement de nouvelles perceptions et de nouvelles sensations pour atteindre la recherche la plus intense de l'absolu. Il doit sortir et prendre position sur l'aire sociale.
Chaque courant artistique du XXe siècle, qui mérite attention, ont tous eu cette optique, comme par exemple, le dadaïsme, le surréalisme, les beatniks, l'automatisme, et plus particulièrement l'Internationale situationniste. Chacun, dans leur visée propre ont eu cette qualité et cet objectif. Voici un bref aperçu historique des mouvements d'avant-garde occidentaux au XXe siècle.
Le mouvement dada créé en 1916, fut le premier à briser les chaînes de l'aliénation occidentale avec cette phrase du manifeste dada : je détruis les tiroirs du cerveau et ceux de l'organisation sociale. Le mouvement démontre bien sa volonté d'en finir avec tous les dogmes ambiants. Il ne veut pas seulement déconstruire l'art, mais bien le détruire. Le détruire, car il n'a pas toujours existé et que son règne est terminé.
Le dadaïsme portait le germe premier de l'art révolutionnaire, mais ses assises nihilistes et négatives ont causé son autodestruction. C'est alors que le surréalisme émerge de cette conjoncture, sous l'initiative majeure d'André Breton en 1924, avec l'apport de dada et de la découverte de l'inconscient effectuée par Freud. Le surréalisme prit un essor considérable, dû à l'originalité de ses membres et à la consistance de sa théorie. Ses grandes lignes étaient l'expérimentation avec l'inconnu, le refus de toute logique dans le processus de création et d'ouvrir la porte aux rêves.
Le surréalisme, comme n'importe quelle bonne idée se fait récupérer par l'ordre, et finit par se ternir lui-même, dû à sa trop longue exposition à la malpropreté bourgeoise, mais le mouvement put quand même dépasser la clique sectaire parisienne, et avoir un second souffle, là où le surréalisme s'est enlisé. En 1949, une plaquette nommée Refus Global, voit le jour, l'automatisme est né, sous la signature de plus d'une quinzaine de personnages célèbres, comme Borduas, Riopelle, Gauvreau, Mousseau, Barbeau, etc. Cette mouvance n'inventait rien de purement nouveau, elle instaurait plutôt une profonde réforme du surréalisme, en préconisant le déni total de la forme et la liberté de l'inconscient qui agit en interaction avec la main. Une sorte de praxis pur. Autant au niveau littéraire que pictural, l'automatisme a remis les pendules à l'heure. C'est-à-dire le mépris total de toutes composantes figuratives.
Nous pouvons constater que des avancées considérables ont été faites. Résumons les phases énumérées plus tôt : nous renions tout, pour pouvoir après, véritablement réinventer; toutes bonnes idées doivent absolument mourir, pour ne pas qu'elles pourrissent. Nous pouvons le constater en regardant l'évolution et la finalité historique des idées, mais personne jusqu'alors ne pouvait saisir parfaitement ce thème. Il fallut que l'Internationale situationniste (I.S.) voit le jour en 1959, petit groupe parisien, qui finit par s'étendre à plusieurs pays occidentaux.
L'I.S. est profondément moderne, au sens de la sentence célèbre de Rimbaud dans Une saison en enfer. Il s'agit d'un groupuscule d'agitateurs qui ont relégué officiellement aux poubelles toutes traces d'archaïsmes artistiques ou politiques, tout en dénonçant avec une théorie cohérente les contradictions du système marchand. Ils allaient plus loin que quiconque et démolissaient les uns après les autres les conceptions passéistes en établissant de nouveaux concepts pour la vie. Ils ont aussi tué le isme de l'idéologie en préconisant la théorie plus souple et sans carcan, la fin réelle de tout dogme, tout en parlant de façon pertinente de la vie quotidienne et de la société du spectacle et de la psychogéographie - deux idées maîtresse de l'I.S. Le spectacle, c'est l'ensemble des représentations de notre civilisation, comme la télévision, les médias, etc., qui nous engluent et nous font vivre à l'extérieur de nous-même. La psychogéographie est l'étude du comportement dans un milieu géographique et revendique que l'environnement architectural d'un lieu a une influence sur le comportement des individus. Ce mouvement eut son point culminant pendant mai 68, où la majorité de ses idées furent transportées par les étudiants. L'I.S. s'est dissoute en 1972.
La génération beat ne s'inscrit nullement en ligne directe avec les mouvances artistiques antérieures, elle n'a jamais eu de cadre théorique solide. Burroughs, le plus grand beat, ne se considérait même pas comme un beatnik. Les beatniks étaient un troupeau hétéroclite de poètes, d'écrivains, de junkies, d'aventuriers et de peintres qui insultaient l'Amérique et sa morale, revendiquant la liberté, la décadence et la révolte, tout à la fois. Le beatnik est le premier et véritable rebelle [2] de la deuxième moitié du XXe siècle.
Bémol sur le réalisme socialiste
Entendons-nous bien, le réalisme socialiste est aussi avant-gardiste que la peinture à numéros. Il n'est pas totalement mauvais, certains comme Diego Riviera ont réussi à faire quelque chose de grandiose, mais sa généralisation convoque le conformisme, et le conformisme, pour l'art, c'est la mort!
Les trois catégories fonctionnelles de l'art
En plus de ne rien proposer de nouveau, l'artiste ignorant le projet de révolution ne possède aucune prise sociétale, en plus de se refermer de plus en plus sur lui, et finit par se complaire, avec la force de son puissant intellect. Ainsi, il n'offre aucune résistance, et laisse le terrain vague aux guenons stériles, qui se servent de l'art comme d'une entreprise privée ou d'un moyen de faire de l'argent.
Présentement, nous pouvons tout de même déceler trois types d'art valable. Nous avons l'art pour le divertissement, l'art pertinent et l'art révolutionnaire. Lorsque les baby-boomers se pressent d'aller voir Elvis Story, c'est de l'art du divertissement. Je ne suis pas contre, il possède son utilité pour certaines personnes, mais son hégémonie actuelle est néfaste et doit être détruite. Ce type d'art a pour seule fonction, l'évitement de penser et de ressentir. L'art pertinent se distingue par un appui à la cause, mais sans posséder la recherche esthétique ultime, qui lui permet d'aspirer à la quête vers le dépassement. Georges Brassens est de ceux-là. L'art révolutionnaire, lui, est caractérisé justement par sa supériorité esthétique. Recherche qui dépasse le besoin à un attachement à une cause précise, et qui par son seul dépassement esthétique s'affranchit et authentifie son engagement révolutionnaire.
Allez prendre l'air un peu...
Un autre point marquant : les artistes sont totalement indifférents à ce qui se passe autour d'eux. Peut-être que dans votre salon, vous êtes très touchés par ce qui se passe dans le monde, mais moi je vous parle d'action concrète. Sartre disait quelque chose comme : nous sommes nos actions, si nous ne faisons rien, nous ne sommes rien. Assez parlé de crédibilité et de réputation, la terre étouffe et les ventres crient, la réputation on s'en moque pas mal!
La pire chose qui puisse arriver à un artiste, c'est d'être entouré d'artistes, il s'isole de la vie. Sortez prendre l'air, et partagez vos connaissances.
Revenons à l'art, le gros problème s'énonce clairement. Les artistes savent comment dire les choses, mais ne savent plus quoi dire, ils s'embourbent et ne font que chiquer sous de nouvelles parures déjà vues.
L'art révolutionnaire sera une déflagration obscène ou ne sera pas. Obscène, pour la simple et bonne raison que la pudeur bourgeoise est sauve depuis quelques décades, et sa mièvrerie chambranlante doit s'écrouler coûte que coûte.
Sortez prendre l'air, sinon vous portez la mort aux lèvres, en ne restant qu'entre vous.
P.S. Ce n'est qu'une simple ébauche, et j'ai négligé plusieurs facettes. Ce texte n'est qu'une ouverture pour un essai subséquent, qui viendra colmater les brèches.
Henri Saint-François
Collectif d'Agitation Culturelle et Politique (CACP)
1) [NDLR] Écrivain et cinéaste, Guy Debord (1931-1994) fut le principal animateur de l'Internationale situationniste; dans son ouvrage le plus célèbre (La Société du Spectacle), il développa notamment une forte critique de l'imbrication des médias et du capitalisme.
2) Rappelons rapidement que le rebelle et le révolutionnaire sont différents par le degré de conscience qu'ils ont. (Voir l'essai L'individu révolutionnaire, de Paul Chamberland.)
(paru dans la revue Arsenal n° 4)
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